Est-ce compliqué d’adapter un roman au cinéma ?

Cet article est publié en partenariat avec Quoraplate-forme sur laquelle les internautes peuvent poser des questions et où ailleurs, les spécialistes du sujet, leur réponse.

La question du jour: “Est-ce compliqué d’adapter des romans de cinéma ?”

La réponse de Didier Ernotte:

Cela dépend beaucoup de l’œuvre originale. Avant de répondre à la question principale, parcourons en détail les différences, les points communs et les difficultés.

Débuts par les bases.

Un roman, c’est 350 pages. Un scénario, 100.

Un roman, ce sont les mots qui génèrent parfois des images dans notre tête mais aussi les ambitions, les émotions des deux dans la création de mots spécifiques et de combinaisons de mots. C’est ce que le “style” appelle.

Le scénario, ce sont des images, des images, des dialogues, des silences, une structure qui doit générer des émotions. Il n’y a pas de scénario ; sur le regard en se faisant un film dans sa tête. Dans l’ensemble, rien n’est plus différent qu’un roman et un scénario ; ça n’a rien à voir et ce n’est pas tout, mais pas tout, la même chose.

Le style

Le style est pratiquement impossible à réécrire à l’écran. je prends exemple Amélie Nothomb et son style si particulier avec ses mots compliqués, presque improbables mais qui sonnent bien quand ils sont allumés. A l’écran, c’est que tchi. Zéro.

Les ambitions

Les ambitions d’un livre ne sont pas faciles à retranscrire. Ils peuvent être restitués grâce aux décors, à la musique, à la gestion des silences ou du bruit, mais cela doit être subtil. Par example, Colonel Chabert: la première scène est un chef de chantier, il n’a pas réussi à retranscrire l’ambiance de fin du monde de cette époque post-napoléonienne, la poussée d’une étude de notaire, etc. Défi réussi par les jeux de lumières, par le travail des formes du décorateur et par la discrétion d’une bande musicale bien adaptée.

Les explications

Certains romans ont de nombreuses explications ou expositions. Dans un roman, ce n’est pas un problème et c’est fait. Prenons l’exemple L’énigme d’Einstein, un roman dont l’ambition est d’expliquer l’univers et Dieu. Très bon livre mais, sur 500 pages, il y a 350 dissertations (certificats passionnés) sur la physique quantique, Dieu, la naissance de l’univers, etc. Cela a été le plus gros défi de ma carrière : il y a eu des semaines de recherche pour comprendre tous les concepts et résumés de scènes graphiques, illustratives, très visuelles, des tonnes de concepts théoriques.

La psychologie des personnages

Dans un scénario, on ne peut écrire que ce qui est filmé. Dans un livre, on peut écrire : “Jean, fort déprimé, a ranimé en Pierre le beauf qu’il avait été ainsi, il pensait – pour une raison – que Pierre était un parfait parfait.” Bon courage pour filmer ce qu’il appelle dans le roman “le dialogue intérieur”. On ne peut pas filmer quelqu’un qui pense. A l’écran, cela vous donnera un plan, ou un gros plan sur un visage. C’est tout. Ou alors, comme dans le BD, tu mets une bulle qui explique la pensée. Mais si vous faites cela, vous serez considéré comme le scénariste du film.

Les temps narratifs, le budget

Un romancier n’a pas de limites de pages : il sait ce qu’il veut, comme il veut, il peut faire exploser dix bâtiments, faire évoluer des avions, sous-marins au fond de l’eau; cela ne lui coûte rien. Le scénariste a un budget ; il ne peut pas écrire ce qu’il veut. Il compte aussi entre 90 et 120 pages, pas plus, c’est 120 minutes de temps d’écran. Tout tenir doit dedans. Sinon, la plupart des scénaristes passent presque autant de temps à supprimer des pages et des lignes qu’à écrire. Voir plus, en fait.

Quelques points communs

Il y a même des points communs entre les deux métiers.

  • Le romancier peut choisir entre le narrateur externe omniscient, le narrateur externe et le(s) narrateur(s) interne(s). Le scénariste, pareil, notamment grâce à la voix off. La caméra peut faire un grand projet, le romancier aussi, insister ou isoler un fait, un point de détail.
  • Ils peuvent jouer avec l’unité de temps, de lieu et d’action, même s’ils jouent avec les trois en même temps est conseillé pour ne pas perdre le public.
  • Ils peuvent jouer avec la structure et placer les actions et les faits quand ils le veulent, dans l’ordre ou non. Cela produit les mêmes effets.
  • Ils utilisent comme outil principal la dramaturgie, c’est-à-dire raconter l’art de raconter une histoire. Les romanciers (souvent débutants) ont souvent du mal à étudier cet art. Dommage.
  • Le romancier et le scénariste sont mal payés pour les deux. Le scénariste est exploité par le producteur et le réalisateur. Le romancier, par l’éditeur.
  • Ce sont les AUTEURS qui ont les droits sur l’œuvre.
  • Ce sont des gens de l’ombre, à l’exception de quelques stars (et ainsi de suite).
  • Ce sont des dieux, ils créent des personnages et des univers d’univers ; ce sont des artisans qui fabriquent émotions. Mais les éditeurs et les producteurs sont jaloux de leur immense pouvoir ; c’est pour cela qu’ils font grâce aux avocats et aux contrats.

Alors, finalement, c’est compliqué ?

A moins qu’on puisse le croire, en tout cas d’un roman classique qui raconte une histoire. Avantage des romans d’ambiance comme Le Parfum ous un roman d’Umberto Eco, qui produit des lignes narratives et des références. Là, c’est l’imagination du scénariste qui devra trouver les moyens d’essayer non pas de récupérer mais de réinventer les émotions du livre de grâce au vecteur de l’image et du fils. En général, vous devriez pouvoir créer des émotions, mais grâce à d’autres vecteurs (son, image, dialogue). Il ne s’agira donc pas toujours d’émotions identiques.

La tâche n’est pas simple, certes, mais le scénariste a un atout pour réussir sa mission : il a le droit d’utiliser trois canaux (visuel, auditif et intellectuel) alors que le romancier n’a que les mots (l’intellectuel).

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En conclusion : c’est difficile, mais plus facile. Je dis que si vous êtes un bon scénariste, que vous maîtrisez toutes vos techniques, adapter sera toujours plus facile que de créer une nouvelle histoire ex nihilo.

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